Rivalités et construction des liens entre frères et soeurs

Jeanne Safer, psychothérapeute, explore ces relations complexes et leur impact sur nous.
Selon ses recherches, plus du tiers des gens ne se sentent pas proches de leurs frères et soeurs, parfois même jusqu’à éprouver un sentiment d’inconfort auprès d’eux. Et la compétitivité, voire l’hostilité, souvent présentes dès l’enfance, dominent ces liens difficiles.
«La solidarité entre frères et soeurs est une belle idée romantique. La réalité l’est souvent moins.»

André Renaud : “Les conflits sont inévitables dans une fratrie. Les enfants se disputent l’attention de leurs parents, ils apprennent à se socialiser – ce qui ne se fait pas sans heurts -, ils doivent partager, s’accommoder, tenter de se comprendre. Même si les conflits finissent souvent par se régler ou se résorber, il en reste généralement des résidus : de petites vexations, des frustrations, des désaccords demeurés en suspens.”
Bien entendu, nombre de relations fraternelles sont malgré tout positives et plutôt harmonieuses. Une étude menée par des chercheurs des Universités de Californie et de l’Illinois, publiée en 2009, montre que ces conflits offrent souvent aux enfants l’occasion d’apprendre à résoudre les différends, à trouver des solutions, à faire des compromis, etc.
L’étude avance également que l’influence de nos frères et sœurs est aussi importante que celle de nos parents: ces derniers nous ont fourni les premiers outils pour socialiser, nos frères et sœurs nous ont permis de les mettre en pratique quotidiennement.

Françoise Peille, psychologue clinicienne et auteure de Frères et Sœurs, chacun cherche sa place : « Si la fratrie imprègne les couches profondes de notre identité, les relations entre frères et sœurs ne se vivent cependant pas dans la belle harmonie qu’évoque le terme de fraternité, tant s’en faut. Elle est teintée de jalousie, de haine, de vœux de mort parfois avec la plus grande candeur. »

Nicole Prieur, philosophe et psychothérapeute familiale affirme : « Dans la construction psychologique d’un individu, l’influence de la fratrie est bien plus grande que celle des parents. »
Ses propos sont d’abord surprenant, tant nous avons été habitués, par la psychanalyse, à considérer les trajectoires individuelles selon un axe vertical : “ce qui nous a été transmis de nos père et mère et des générations précédentes.
Mais, ceux qui ont grandi dans des fratries aux contours variés, constatent qu’ils sont aussi définis par un axe horizontal : nous sommes faits de la même pâte que nos frères et sœurs… en partie modelés, ou bosselés par chacun d’entre eux, et continuons, quand bien même la vie nous a éloignés, à voir le monde à travers le prisme de ces liens manquants.”

Laurence Lemoine :« L’influence de nos frères et sœurs est bien plus grande que nous l’imaginons. Ce que nous avons partagé dans l’enfance nous imprègne tous profondément. Entre fusion et rivalité, la fratrie construit notre identité.”

Marie-Laure Colonna : “Une jalousie nécessaire”
« La rivalité fraternelle se joue autour de l’amour parental. Cette expérience ne peut être évitée et cela ne serait pas souhaitable. Car la jalousie est le processus par lequel l’enfant apprend, en se comparant, à se différencier de ses frères et sœurs pour devenir lui-même. Les contes comme les textes sacrés des grandes religions sont remplis de récits où les uns et les autres se volent, se jalousent, entre-tuent, se réconcilient. »

“Chaque fratrie est une histoire différente, marquée par des épreuves singulières. Nous y faisons l’apprentissage de la vie, avec ses chagrins et ses joies, ses coups du sort et ses cadeaux du ciel, au long d’un chemin où chacun apprend à trouver sa place et à s’ouvrir à l’autre.”